Correspondances d'affaires

Manifattura Lombarda Lino e Canapa

10 Septembre 1932

Mon cher Claude,

Je suis confus de t’écrire aussi tard et de te communiquer une décision que je sens raisonnable mais qui ne n'en est pas moins pénible à cause de tous les liens qui m'attachaient à vous et à Agache.

Je reste en Italie.

La place que vous m'avez offerte à Lille m'aurait énormément flatté mais j'ai pensé à mon inexpérience, aux capacités que j'aurais dû acquérir pour l'occuper dignement et à la perte que j'aurais fait de tout ce que j'avais acquis en Italie, connaissance de l'affaire, du pays et du marché.

C'est cette raison qui m'a décidé à opter pour l'Italie malgré les risques plus grands politiques et autres.

Mon avenir y est cependant nettement marqué.

J'ai parlé à M.M. Bassetti qui désiraient vivement me conserver et m'ont donné toutes assurances. Ils m'ont par ailleurs augmenté ma situation matérielle dans la mesure où je le leurs ai demandé.

Arrivé à ce point de ma carrière, je dois me retourner vers toi, mon cher Claude, avec reconnaissance.

Je te dois tout. Tu as eu le courage de me prendre ignorant à 22 ans et de m'envoyer en Italie. C'est à tes conseils et à ton indulgence que je dois ma formation.

Si Monsieur Descamps ne m'avait pas autorisé à ne pas tenir compte de tout ce que je vous dois, je n'aurais certes pas pu prendre la décision de quitter Agache.

Tu seras gentil de lui exprimer toute ma reconnaissance pour toutes les bontés qu'il a eues pour moi durant ces cinq années.

Je compte d'ici peu venir à Lille et je pourrai de vive voix mieux m'exprimer.

Ton très dévoué

Marco

P.S. Je te recommande mon frère Christian au cas où tu verrais quelque possibilité pour lui.

Le 12 Septembre 1932

Mon cher Marco,

Voici trois semaines que nous avons eu avec toi une conversation, d'une part au sujet de ton avenir, et d'autre part au sujet des dispositions que nous devons prendre - concernant notre service matière.

Je pense que si nous n'avons pas reçu de réponse de toi, - c'est parce que tu hésites !

Tu as dû te placer à la suite de notre conversation à ton point de vue personnel, et rien qu'à ton point de vue personnel. Pérenchiès, la Lombarde Bassetti, le Consortium etc. etc. Tout cela dans ta décision, ne doit compter que par rapport à ton avenir; et l'avenir ne consiste pas à voir ce que tu seras dans un an ou même dans 3 ans ; c'est l'ensemble de ton existence que tu aiguilles.

En Italie, tu es pour tout le monde le représentant d'Agache, qui est une grosse affaire ayant une réputation solide, et te laissant pleins pouvoirs.

En réalité tout cela n'existe pas et nous ne garderons plus longtemps vis à vis des Italiens la propriété de l'affaire d'Italie.

Ce jour là, tu ne seras plus que ce que tu es réellement: un employé de Bassetti, dirigeant sa filature, et tout le monde passant au dessus de toi, ira trouver Bassetti pour les questions graves.

Penses-tu que Linificio ou le Consortium auront, peu d'amour propre, au point, de venir chercher un Français pour filer et tisser leur textile national !

Non, mon cher Marco, tu as actuellement une façade magnifique ( nous en avons entendu parler par Fezzulo) mais qu'y a-t-il derrière ? N'est-ce pas une de ces très belles façades italiennes !!!

Que réserve-t-elle à ton avenir ?

Et n'est-ce pas le moment de te retirer en faisant sentir, que tu ne peux pas devenir directeur de Bassetti, la majorité ayant changé de main.

Conclusion:

Fais ce que la raison te commande en ne te laissant pas diriger par des futilités, sans cela, je crois que je t'aurai rendu un mauvais service en t'envoyant là bas, puisque tu es devenu comme beaucoup d'Italiens, qui placent les questions secondaires bien avant les plus importantes.

En tout cas, réponds nous oui ou non.

Pérenchies doit être fixé.

Nous t'envoyons nos meilleurs amitiés.

Claude.

Lundi soir 12 Septembre 1932

Mon cher Marco,

Je ne t'ai pas envoyé ma lettre ce matin désirant la relire tranquillement ce soir.

Mais ce soir à mon retour au bureau, je retrouve la tienne qui venait d'arriver.

Nous prenons bonne note de ta décision; et regrettons même en dehors de la question affaire, que ta collaboration avec nous s'arrête là. Nous n'avons en effet toujours eu ensemble que des rapports extrêmement cordiaux.

Tu me parles de ta reconnaissance, mon cher Marco, et j'en suis extrêmement touché.

Qui sait l'avenir?

Peut-être qu'Anny ou moi aurons besoin de toi un jour !

Reviens bientôt nous voir nous te recevrons avec un vif plaisir.

Je t'envoie 1.000 amitiés.

Claude.

P.S.- Tant pis ! ! Je t'envoie tout de même ma lettre il ne sera pas dit qu'un aussi beau devoir de style aura été écrit en vain.